La barque mérovingienne, baptisée Mona en hommage à une jeune architecte ayant participé au chantier, a été présentée au public le 14 juillet 2024 lors de la fête du fleuve de Tonnay-Charente. Le baptême, célébré selon le rite latin par la troupe de reconstitution médiévale «La Caravane du Ponant», a célébré la mise à l'eau officielle de la Mona.
La première sortie fluviale de la Mona a eu lieu le 24 août 2024. Les objectifs étaient de confirmer sa navigabilité et de tester le mode de déplacement à l’aviron et à la voile. Le principe de l’expérimentation est de partir, dans un premier temps, des éléments conservés pour mettre en œuvre ces deux modes de propulsion, valider ou invalider ces hypothèses d’usage ou de pratique et apporter, le cas échéant, des solutions techniques crédibles sur le plan archéologique et historique.
Au cours de cette première sortie de navigation, l’équipage a constaté que la Mona est facilement manœuvrable malgré son poids lège qui atteint les deux tonnes. La mise en œuvre des avirons à partir des apotureauxExtrémité de l'allonge et de la membrure formant le couple, dépassant de la lisse et servant de point d'amarrage au bateau.
ne permet pas une nage adaptée et efficace. Néanmoins, l’usage d’un seul aviron semble suffire à minima pour manœuvrer le bateau en coordination avec l’aviron de gouverne et en utilisant le courant.
Un essai timide de la voile a été tenté. Le premier constat concerne là encore les apotureauxExtrémité de l'allonge et de la membrure formant le couple, dépassant de la lisse et servant de point d'amarrage au bateau.
: ils ne peuvent accueillir à la fois les haubans, les cordages de vergues et les écoutes de la voile. Un point positif est la position haute de la voile pour un bateau de rivière et les drisses pour réduire la voilure selon la nécessité.
La deuxième sortie a été entreprise après la réalisation de dispositifs consécutifs à ces premiers constats. Des dames de nage ont été mises en place à bâbord et tribord, de part et d’autre du mât. Elles sont constituées de barreaux verticaux implantés dans un plat-bord couvrant la lisseÉlément de structure longitudinal du bateau placé au sommet du bordé, qui relie tous les couples.
. Des garcettesPetit cordage qui sert à assujettir des éléments accastillage ou de gréement.
épissurées sur les avirons assurent le maintien de ces derniers sur les barreaux. Ce dispositif, que l’on retrouve tant sur des bateaux médiévaux que modernes, a rendu l’usage des avirons efficace et de facto cohérent pour la barque mérovingienne. Des taquets (d’un type simple que l’on retrouve sur des bateaux de travail) ont été fixés sur chaque flanc à l’avant et à l’arrière du bateau ; ils servent au blocage des bras de vergues et des écoutes de voile.
Les sorties se sont multipliées au cours de l’année 2025 et ont apporté un certain nombre d’enseignements sur le bateau et sa navigabilité.
L’usage des avirons se limite à la manœuvre de la barque ou à des nages de courte durée (idéalement à deux avirons de nage). L’accostage et l’appareillage à partir de la berge ou d’un ponton, le maintien de la barque dans le courant par l’usage combiné des avirons et de la gouverne, l’orientation ou le déplacement pour prendre le vent sont les principales manœuvres à la rame que l’on peut envisager de façon réaliste. Le poids lège de la barque et, a fortiori, en charge, nous permet d’affirmer que la navigation au long cours est illusoire à l’aviron et se fait prioritairement en utilisant le courant.
L’usage de la voile est une aide à la navigation non négligeable. Elle induit néanmoins des manœuvres fréquentes en raison du tracé sinueux de la Charente. Monter la voile dès la prise au vent et l’abaisser dès le méandre passé rythment la navigation. Il a été constaté qu’en cas de vent de face, il peut être aussi nécessaire de sortir les avirons pour contrer l’effet du vent, qui peut faire talonner le bateau voile baissée, malgré le courant de la marée. Ce constat prend toute son importance quand il impose l'attente d'un changement de direction du vent qui peut prendre plusieurs jours.
La marée sur la Charente était présente jusqu’à Saintes avant la construction du barrage de Saint-Savinien dans les années 1960. De fait, les départs et les arrivées doivent se faire à l’étale de la marée haute (absence de courant). La course entre deux points du fleuve se calcule en cycles de marée. La prise en compte des coefficients de marée, des obstacles tels que les haut-fonds ou les seuils, entrait bien évidemment dans l’évaluation de chaque navigation par l’équipage de ces barques.
Une navigation sur six heures de marée descendante nous a permis d’atteindre l’embouchure de la Charente en partant de Tonnay-Charente. Cette étape, longue d’environ 25 km, principalement menée à la voile, permet d’évaluer la descente de la Charente à partir de Saintes à plus ou moins trois cycles de marée, soit deux à trois jours selon l’état du fleuve, les aléas du vent et des saisons.
Le bateau, quant à lui, nécessite une vigilance et un soin constant. Son architecture (absence de râblure sur l’étravePièce qui prolonge la quille en s’élevant, à l’avant du bateau, et sur laquelle se referment les planches de bordage.
, bordéEnsemble des planches de bordage constituant la coque externe d’un bateau.
à franc-bord) le rend sujet aux voies d’eau. L’équipage mérovingien devait calfater régulièrement et écoper constamment en navigation. L’absence de râblure a notamment pour conséquence l’écartement des bordages au niveau de l’étravePièce qui prolonge la quille en s’élevant, à l’avant du bateau, et sur laquelle se referment les planches de bordage.
. Les équipages des trois bateaux fouillés ont essayé de les resserrer avec des clous, les seuls trouvés sur les trois épaves. Cette défaillance structurelle a été également constatée sur la Mona, qui, à l’instar de ses ancêtres, a subi la même réparation.
Le mouillage de la barque à quai depuis un an et demi a impacté cette dernière. La pluie, le gel, mais plus encore le soleil, ont laissé des traces. Certains bois se fissurent ou se déforment. Les cordages dormants (étais et haubans) goudronnés résistent mieux que les cordages de manœuvre non goudronnés, qui pourrissent en une saison malgré leur remisage après chaque sortie. La voile doit faire l’objet d’un « bain » aux copeaux de chêne pour éliminer les champignons. Le remplacement de pièces de bois ou des réparations accompagnent chaque carénage ; celui programmé cet hiver aura son lot de travaux.
L’année 2026 sera consacrée à l’évaluation de la charge de transport, aux méthodes de chargement et à la navigation avec une cargaison. Nul doute que ces nouvelles tâches imposées à la barque apporteront usures et défaillances. Elles aideront à mieux cerner l’usage de destination de ces barques mérovingiennes, leur espace nautique et peut-être leur espérance de vie. Au final, l'expérimentation bouscule déjà notre vision moderniste sur deux points : le bateau est fragile, on lui doit soins et attentions ; la navigation, contrainte par le milieu, se fait sur le temps long.